À quoi reconnaît-on le bonheur?
Il y a quelques jours j’étais au Salon du livre de Montréal. Il y avait une conférence sur le bonheur, la modernité, la surconsommation.
Une fois le débat terminé, alors que je discutais avec un des auteurs du panel, une dame d’un certain âge a souhaité partager sa pensée audit auteur. Je n’aurais pas dû m’en mêler, mais bon, on m’a relancé.
La dame qui revenait « des Indes » souhaitait dire que les pays de l’Asie ont compris bien des choses. « Ils n’ont rien et, pourtant, ils sont si heureux. On devrait apprendre de leur bonheur, vous ne pensez pas? »
Je n’aurais pas dû m’en mêler, mais elle m’a regardé en posant sa question et je n’ai pu m’empêcher de lui répondre, qu’il s’agit là d’une question bien complexe et que je ne crois pas qu’on puisse dire, comme ça, s’ils sont heureux ou non.
Je trouve qu’on est un peu trop prompt à diagnostiquer aux «pauvres» le-bonheur-de-celui-qui-a-tout-compris, parce que leurs sourires sont les plus authentiques que l’on ait vus depuis des années.
C’est une question à laquelle je réfléchis souvent et qui m’a accompagnée tout au long de mon voyage.
Nous, Occidentaux, on est si anxieux de ne pas être heureux (parce qu’on a tout pour l’être) qu’on cherche le bonheur partout. On veut une recette, on s’achète des cellulaires et on décore son salon selon une thématique. Et quand on voudrait davantage de substance, on lit des livres «pour réussir sa vie», on mange des fruits secs, on fait des week-ends de retraite ou mieux des voyages dans les ashrams où l’on médite.
Eat, Pray, Love. On en est là. On doit être heureux dans le voyage, l’ascétisme et la spiritualité. On le doit.
Car dans notre société, on a l’obligation, la pression. On est prêt à tout essayer pour y parvenir. Foutu dictature du bonheur. Mais pourquoi, incapables que nous sommes à reconnaître le bonheur chez nous, nous serions capables de partir quelques mois dans un pays et de revenir avec le constat que « eux » le sont. Et mieux encore, non seulement on sait qu’ils sont heureux, on croit savoir pourquoi.
• Ils ne possèdent rien
• Tout le reste en découle
Quand je vois un groupe de femmes transporter en montagne de grosses poches de gravier, pendant que l’homme fume sa clope, je me dis que ce n’est pas une vie. Je souffre pour ces femmes et je me dis que je serais triste d’avoir pour vie, cette vie de Sisyphe.
Je suis certaine que ces femmes sont malheureuses, parce que je les juge avec mon point de vue d’Occidentale, de femme de 30 ans sans enfant, qui voyage pour le plaisir, se marie par amour et exerce un métier qui la passionne.
Alors, bien sûr, quand cette femme avec son sac de gravier sur la tête passe à ma hauteur et prend le temps de me dire bonjour avec un sourire lumineux, je suis sciée. À ce moment, le poids de sa vie ne semble pas l’avoir atteint.
Mais est-elle heureuse? On suppose leur malheur en fonction de notre conception de la chose pour ensuite conclure au bonheur en fonction de notre incompréhension de leurs réactions.
Et comme cette situation se répétera plusieurs fois dans le voyage, on en conclut que le pays entier est heureux, puis tous les Asiatiques. Comme ça.
Alors que, nous, on rejette la recherche du bonheur en tant que société [c’est une quête tout individuelle], on projette un bonheur qui nous échappe à l’ensemble d’un continent.
Est-ce qu’ils sont plus heureux parce qu’ils ont une spiritualité, parce qu’ils ne sont pas blasés, parce qu’ils ont des sourires authentiques comme il ne s’en fait plus chez nous?
Comment peut-on le savoir? Qu’est-ce qui nous permet d’arriver à ce constat? Surtout que ça nous arrange bien qu’ils soient heureux, parce qu’on se sent un peu coupable devant la pauvreté et aussi parce qu’on voudrait bien, au fond, se raccrocher au fait qu’il y a des gens qui possèdent la recette. Suffit de faire comme eux.
J’aurais aimé revenir de mon voyage avec la certitude qu’ « ils » ont tout compris. Mais il y a toujours cette petite voix dans ma tête qui me chuchote: « Mais qu’est-ce que t’en sais? ».
« Il n’y a rien de plus vachard, de plus calculé et de plus traître que les pays où on a tout pour être heureux. Si on avait ici la famine en Afrique et la sous-alimentation chronique avec dictature militaire, on aurait au moins des excuses, ça ne dépendrait pas de nous. »
Romain Gary, Gros-Câlin p. 78
Pouvez-vous dire qui est heureux?

















